Ce qui m’anime, dans ce projet ; mon cheminement et celui de mon corps

J’ai ouvert les yeux sur les inégalités de genre, au niveau de ma cellule familiale, puis du pays dans lequel je vis, et enfin à une échelle globale.

Cependant mes découvertes se sont construites dans le sens inverse.

J’ai d’abord entendu que dans bien des pays les femmes y étaient largement discriminées.

J’ai travaillé et voyagé dans différents territoires où j’ai ressenti et vécu cette inégalité.

Je me suis ensuite rendue compte que ces discriminations existaient au sein de la société dans laquelle j’évolue. Que ses institutions, son système d’éducation et de représentation nourrissaient de manière consciente cette configuration inégalitaire.

Je l’ai enfin conscientisé dans mon cercle familial. Sans l’avoir repéré avant, j’ai réalisé que mon frère et moi n’avions pas complètement les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ça m’a d’abord profondément surprise puis insupportée.

Depuis lors, je me bats avec ça. Je lis, je me rends à des conférences, je me rapproche des cercles féministes. Maintenant, je me définis même assez souvent comme féministe. J’ai la rage et le sentiment que peu de personnes comprennent et qu’ils sont quasiment tous dans le déni.

Dans ma jeunesse, j’ai souvent été en compétition physique avec les hommes, proposant de manière répétée le jeu du bras de fer à mes amis garçons. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a aucun homme avec qui j’ai été en relation intime avec lequel je n’ai pas fait de bras de fer, et je ne me sois pas battue pour rire, comme des catchs d’enfants.

Je me suis aussi vue très souvent reprocher dans mes relations intimes de vouloir prendre la place de l’homme. Je n’ai toujours pas vraiment compris ce que ça voulait dire, mais je sais clairement que ça a à voir avec un rapport de domination.

Mon corps d’aujourd’hui, son enveloppe, est en grande partie le résultat d’une longue éducation en danse classique mélangée à ce que mes parents et la société m’ont transmis.

Mon corps a développé très peu de formes « de femmes ». Pendant des années, je mettais des brassières pour m’aplatir la poitrine, la faire complètement disparaître. Aujourd’hui, j’essaie de ne plus porter de soutien-gorge, mais ce n’est pas toujours facile. Je ne peux pas l’assumer dans toutes les situations.

J’ai une relation au reflet très présente. La maison de mes parents est entièrement en vitres, constituant une façade de grands miroirs. La première chose que je fais quand je vais les visiter, c’est voir si j’ai grossi. Ma démarche et mon parcours dans l’espace depuis le moment où je sors de la voiture jusqu’à ce que je passe la porte d’entrée sont construits sur ça depuis des années, mon auto-évaluation. Après avoir enlevé mes chaussures, je leur demande s’ils pensent que j’ai grossi.

Ces relations aux miroirs et vitres sont très présentes, elles ont commencé dès l’âge de 5 ans avec la danse classique, où nous étions obligées de nous regarder et de nous corriger grâce au miroir.
Aujourd’hui, j’utilise les vitrines des magasins pour me « vérifier » de manière mécanique.

Je n’ai pas de mémoire de comment je sentais mon corps de l’intérieur. Aucune.

Jusqu’à récemment, j’étais beaucoup dans l’enveloppe corporelle, la représentation du corps, malgré moi. Je conscientise cet état de fait depuis peu.

Je n’ai pas l’impression de savoir ce que raconte mon corps. Il me semble que je ne sais pas trop l’écouter non plus. Mais je sais intuitivement qu’il a quelque chose à dire, que quelque chose doit éclore. Je veux maintenant me tourner vers sa densité et son intériorité.

Je crois en la puissance et l’intelligence du corps. Je pense que depuis les temps archaïques, certains hommes sont jaloux des femmes car elles ont cette capacité de création en leur sein. Les siècles et les civilisations ont vu les sociétés se structurer pour garder une emprise sur le corps des femmes. Ces dominations et leurs outils ont selon moi un très large impact inconscient sur nos perceptions internes.

Il n’y a pas d’éducation officielle « au ressenti corporel ». Il existe très peu d'espaces d’échanges de ces expériences en dehors des cellules familiales et/ou amicales qui restent assez souvent sous domination masculine.

Christine Delphy faisait d’ailleurs remarquer que les différents rassemblements de femmes, dans l’espace public, retiennent l’attention et suscitent au mieux la curiosité.

A travers « Tarte au citron », je souhaite convoquer cette prise de conscience, et tenter d’aller chercher ce que mon corps a à dire. Peut-être même plus comme être humain que comme « femme » . Un corps qui veut se décharger de son étiquette normative et réductrice de la représentation de la « femme ».

Je souhaite par ailleurs tenter aussi l’expérience collectivement, en demandant la participation d’autres femmes qui souhaiteraient par leur collaboration physique, intellectuelle et sensorielle nourrir et venir différencier nos recherches.

Je vois ce processus comme une expérience d’« épluchage de corps ». Comme pour un oignon. En enlever les écorces, pour laisser émerger autre chose. Ce qui pique les yeux.

J’ai l’intuition que ce qui se dira au niveau des corps, y viendra par le principe du vide et du déchargement. Ce n’est pas quelque chose qui se rajoute, c’est quelque chose qui se laisse dire après le vide.

Concernant la participation d’autres femmes, la dimension sororale est très importante pour moi. Que l’on donne à ressentir autant de différence qu’il y a de femmes, et que l’on pose l’acte d’une expérience qui affiche sa dimension collective.

Marion Blondeau
Septembre 2015

Ce texte a été écrit en 2015 par Marion Blondeau au début du processus de recherche mené avec Amira Chebli. Il a été envoyé comme premier contact aux différentes femmes invitées à rejoindre le travail de création, aux côtés d'un autre écrit par Amira.