NOTICE
Rem Koolhaas
   
   

Rem Koolhaas
Né en 1944 à Rotterdam (Hollande).
Vit et travaille à Rotterdam et Londres (Grande-Bretagne).
 
D'abord journaliste et scénariste de films, Rem Koolhaas étudie à l'Architectural Association School de Londres de 1968 à 1972. En 1970, il élabore Le mur de Berlin comme architecture et en 1972 avec Elia et Zoé Zenghelis, le projet théorique Exodus ou les prisonniers volontaires de l'architecture. De 1973 à 1976, il vit principalement à New York où il commence à rédiger le livre qui analysera l'impact de la culture métropolitaine sur l'architecture, New York Délire : Un manifeste rétroactif pour Manhattan qui paraîtra en 1978, à New York, Londres et Paris. Il enseigne en même temps à la Columbia University et à l'UCLA. Parallélement, il élabore avec Elia Zenghelis plusieurs projets théoriques dont La ville du globe captif, New Welfare Island, dont les dessins réalisés par M. Vriesendorp seront publiés dans New York Délire. En 1975, Koolhaas fonde à Londres avec Elia et Zoé Zenghelis et Madelon Vriesendorp l'OMA (Office for Metropolitan Architecture). En 1980, ils ouvrent une agence à Rotterdam qui comprend Kees Christiaanse et Ron Steiner. OMA remporte en 1983 le premier prix ex-aequo du concours pour le Parc de la Villette à Paris, dont Bernard Tschumi sera finalement le lauréat. Le projet pour la Villette de Rem Koolhaas consistait en une "réaction en chaîne d'événements générés presque sans architecture construite". De 1989 à 1994, OMA travaille sur le projet pour Euralille, Rem Koolhaas supervisant les bâtiments de Nouvel et Portzamparc, et construisant Congrexpo, qui regroupe une salle de concert, un centre de conférences et un espace d'exposition. En 1995, il publie avec le graphiste Bruce Mau SMLXL un livre qui documente le travail d'OMA et l'intérêt propre de Koolhaas pour la société et l'architecture contemporaine. Depuis 1995, Rem Koolhaas enseigne à l'Université de Harvard.
Chacun des projets de Delirious New York fait pièce, mais précisément au sens machinique du terme, instruisant des relations spécifiques, en cela que ces relations peuvent leur être extérieures, selon un processus ouvert qui appelle chacun tout autant à les instaurer qu'à même les inventer. En cela encore, pour l'architecte autant que pour quiconque, et la prétention de Rem Koolhaas sera d'en revendiquer l'exercice pour produire le réel de la métropole, ce processus en appelle au travail de l'inconscient, à cet inconscient machinique, aux machines désirantes, qu'évoqueront Guattari et Deleuze. Ce processus renvoie alors chaque élément à une fonction machinique : que ce soit chaque projet, mais encore chaque édifice, dont l'emblématique Downtown Athletic Club : une machine pour célibataires, jusqu'au manhattanisme : un plan pour une "culture de la congestion", jusqu'à la métropole même, qui tend vers ce point mythique où le monde est entièrement fabriqué par l'homme, et coïncide donc parfaitement avec les désirs de celui-ci (conclusion-fiction), où sans cesse, le désir de la conscience et la conscience du désir sont identiquement ce projet qui, sous sa forme négative, veut l'abolition des classes, c'est-à-dire la possession directe des travailleurs sur tous les moments de leur activité. Son contraire est la société du spectacle où la marchandise se contemple elle-même dans un monde qu'elle a créé. (Debord, thèse 53)
S'il est donc une constante, mais alors par variation, dans l'oeuvre de Rem Koolhaas, et le projet La Défense, en 1991, gouverné par un double processus de libération et de distribution du territoire, en serait une expression exemplaire, cette constante serait l'affirmation d'un monde en processus, en archipel, empruntant là les mots que Deleuze prêtera au rêve révolutionnaire américain, un rêve déçu et trahi bien avant celui de la société soviétique. Ville dans la ville, chaque bloc est une île, écrit Koolhaas, et Manhattan : un archipel de 2028 blocs qui émerge du croisement orthogonal des 155 rues et 12 avenues formant une trame inchangée depuis son déploiement : une apothéose du quadrillage, dont la discipline radicale engendre une anarchie insoupçonnée dans les trois dimensions de chaque île, par les effets conjugués de l'invention de l'ascenseur (Otis), de la reproduction verticale du sol à l'identique, et de la multiplication, la contiguïté et l'instabilité des programmes que cela a rendu possible. Cent profondes solitudes forment ensemble la ville de Venise, écrira Nietzsche, et Koolhaas le cite et décrit -et décrire n'est pas tant là suivre une ligne que la produire - Koolhaas décrit ainsi Manhattan : ce système de 2028 solitudes, peuplées et congestives, où il sera possible, gräce à la technologie du fantasme, de reproduire toutes les "situations", depuis les plus naturelles jusqu'aux plus artificielles, à tout moment et en tout lieu : un plan pour une culture de la congestion où solitude et congestion peuvent être opposées trait pour trait à cet avatar spectaculaire que sont l'isolement et la densité comme idéal de la "Ville générique", cette ville même dont Rem Koolhaas formulera les axiomes, et dont il tracera un portrait caustique - en débord - c'est dire aussi sans outrance, dans SMLXL. Ne compte pour un atome de force que ce qui l'entoure, écrira encore Nietzsche - à Venise - L'isolement n'est pas la solitude. Dans la solitude, nous ne sommes jamais seuls avec nous-mêmes. Dans la solitude, nous sommes toujours deux en un, et nous devenons un, un individu complet avec la richesse et les limites de ses traits précis, seulement grâce aux autres, et lorsque nous nous trouvons avec eux, écrit Hannah Arendt. Un monde en processus, en archipel, écrit Deleuze. Un monde non pas même en puzzle, dont les pièces en s'adaptant reconstruirait un tout, mais plutôt un mur de pierres libres, non cimentées, où chaque élément (spécimen) vaut pour lui-même et pourtant par rapport aux autres : isolats et relations flottantes, Óles et entre-Óles, points mobiles et lignes sinueuses, car la Vérité a toujours des "bords déchiquetés" ... Partout collection de fragments, hantée par la menace de la Sécession, c'est-à-dire la guerre dont les actes de destruction portent sur toute relation.
Car Delirious New York est aussi l'histoire d'une défaite. Une défaite mais provisoire, suggère Koolhaas, et avec l'écriture de ce texte à un texte fragmenté en cinq blocs - il prend acte, en la décrivant, de cette défaite, celle du manhattanisme : une doctrine jusqu'alors informulée, dont cela fera un temps la force, mais aussi la défaite ; une doctrine qui, sans stratégie explicite ni même consciente, selon Koolhaas, gouvernera l'édification de Manhattan, faisant de New York l'objection politique et inconsciente de l'ère de la machine, faisant par là même du manhattanisme une victoire, mais une victoire provisoire : une bataille livrée à la souveraineté conquérante d'un idéalisme européen qui s'affirme derrière la clairvoyance d'un rationalisme du Je substantiel, total et solipsiste qui s'oppose au Moi toujours éclaté, fragmentaire et relatif des Anglos-Saxons... Ce qui est propre à l'Amérique, écrit encore Deleuze, ce n'est pas le fragmentaire, mais la spontanéité du fragmentaire... Si le fragment est l'inné américain, c'est parce l'Amérique elle-même est faite d'états fédérés et de peuples divers immigrants (minorités) : l'expérience de l'écrivain américain est inséparable de l'expérience américaine, même quand il ne parle pas de l'Amérique. C'est ce qui donne à l'oeuvre fragmentaire la valeur immédiate d'une énonciation collective. Kafka disait que dans une littérature mineure, c'est-à-dire de minorité à celle que fait une minorité dans une langue majeure - il n'y a pas d'histoire privée qui ne soit immédiatement publique, politique et populaire : toute littérature devient "l'affaire du peuple", et non d'individus exceptionnels... Une issue pour le langage, pour la musique, pour l'écriture. Ce qu'on appelle Pop à Pop-musique, Pop-philosophie, Pop-écriture : W–rterflucht. C'est ce qu'expérimenteront aussi les projets, et souvent littéralement c'est à dire avec humour notamment les projets d'illustration, dont Flagrant délit que Madelon Vriesendorp réalisera pour Delirious New York.
Qu'y a-t-il dans l'histoire qui ne soit la louange de Rome, écrira Pétrarque, c'est dire encore de la gloire, de la loi, la louange de la souveraineté, précise Foucault, qui analysera l'apparition d'une nouvelle forme d'histoire, de discours, s'y opposant : une nouvelle forme articulée sur la grande forme biblique de la prophétie et de la promesse, et Delirious New York s'y rapporte implicitement : c'est à la fois non visible et non caché. Rem Koolhaas y réactive déjà des mémoires locales, des savoirs locaux "mineurs", empruntant là à la méthode archéologique ; il les intensifie, les idéalise systématiquement, précise-t-il, et les couple encore à des connaissances érudites dans une activité qu'on peut dire généalogique (Foucault) qui permet la constitution d'un savoir historique des luttes et l'utilisation de ce savoir dans les tactiques actuelles. C'est alors aussi une prise de parole contre la loi, contre la gloire, qui devient stratégie par l'emploi que fût cette victoire, fût-elle provisoire, du manhattanisme : un plan de bataille à livrer pour une culture de la congestion qui récuse, cette fois consciemment, la séparation, l'isolement d'un monde spontanément fragmentaire, une stratégie faisant de New York l'objection politique et cette fois consciente face au nouvel idéalisme d'une "société du spectacle" victorieuse mais puritaine, dépeuplée et sans histoire. Et lui opposerait-on un avenir incertain que cette incertitude même serait déjà, et surtout là, sans doute, une promesse, alors mêlée à celle du provisoire : celle, nomade et vitale, de l'inachèvement. Tout ce qui est conscient s'use, ce qui est inconscient reste inaltérable. Mais une fois délivré, ne tombe-t-il pas en ruine à son tour ? écrira Freud. Rem Koolhaas découvre New York, et peut-être encore en spéléologue, dont on dit qu'ils inventent lorsqu'ils découvrent. Avec Delirious New York - livre-événement singulier - il invente New York, et rétroactivement et par blocs, non rétrospectivement et en bloc, faisant de New York le tombeau vain d'une utopie pratiquée, et prometteuse, au regard même de la pensée qui anime, aujourd'hui encore, les projets de l'O.M.A. et Rem Koolhaas. "Le monde possède déjà le rêve d'un temps dont il doit maintenant posséder la conscience pour le vivre réellement." (Debord, Thèse 164)


La Ville du globe captif, 1972.
La Ville du Globe captif est un lieu tout entier consacré à la conception et à la maturation artificielles des théories, interprétations, constructions mentales et propositions, ainsi qu'à leur mise en application dans le monde. Dans cette capitale de l'ego, la science, l'art, la poésie et certaines formes de folie, placés dans des conditions idéales, rivalisent pour s'assurer la suprématie dans le processus d'invention, de destruction et de reconstruction du monde de la réalité phénoménale. Chaque science ou manie dispose de sa parcelle. Sur toutes les parcelles se trouve une base identique, en granit poli. (...) Prenant appui sur cette solide base de granit, chaque philosophie a le droit de s'étendre indéfiniment en direction du ciel. (...) L'effondrement de l'une de ces tours peut signifier soit l'échec, l'abandon, soit un eureka visuel, une éjaculation spéculative :
Une théorie qui se vérifie ;
Un délire qui dure ;
Un mensonge qui devient vérité ;
Un rêve dont on ne se réveille pas ;
Dans ces moments-là, la présence du globe captif, suspendu au centre de la ville, s'explique : l'ensemble de ces instituts de recherche constitue pour le monde lui-même un gigantesque incubateur, une couveuse où le globe se développe. Plus la réflexion se fait intense dans les tours, plus le globe prend du poids. Sa température monte lentement. (...) La Ville du globe captif (1972) constitue une première exploration intuitive de l'architecture manhatanienne (...). Si l'essence de la culture métropolitaine est le changement - un monde dans un état d'animation perpétuelle - et si l'essence du concept "ville" est une séquence lisible de diverses permanences, en ce cas seuls les trois axiomes fondamentaux sur lesquels est fondée La Ville du globe captif peuvent permettre à l'architecture de se réapproprier le territoire de la métropole. La trame, ou tout autre système de subdivision du terrain métropolitain fixant les limites maximales des Ólots, définit un archipel de "villes dans la ville". Plus chaque "Óle" exalte les valeurs spécifiques, plus l'unité de l'archipel comme système s'en trouve renforc"e. Le fait que le "changement"soit circonscrit aux ´ Óles ª constitutives garantit l'immutabilité du système. Au sein de l'archipel métropolitain, chaque gratte-ciel, en l'absence d'une véritable histoire, élabore son propre "folklore" instantané. (Extrait de New York Délire, 1978.)


Flagrant Délit, 1975.
Rem Koolhaas revendiquera sa dette à l'égard de Robert Venturi, défenseur d'une architecture populaire, vernaculaire et anonyme, devenue son propre signe, et l'auteur avec Denise Scott Brown et Stephen Izenour de Learning from Las Vegas, publié en 1977. Il est bien sûr tentant d'établir un parallèle entre ce livre et New York Délire. Cette source constitue cependant la face émergée de l'iceberg, sa face consciente et rationnelle, puisqu'en deçà, sourd l'inconscient et avec lui, les théories de Freud, l'"inquiétante étrangeté" de l'architecture qu'Anthony Vidler analysa dans The Architectural Uncanny dans les années 1990. L'aquarelle Flagrant délit de Madelon Vriesendorp, réalisée en 1975 et dont une autre version, exécuteé en 1978 constituera la couverture du manifeste rétroactif New York Délire, emprunte à l'héritage surréaliste son imaginaire onirique, mais aussi au pop art, qui consomme la perte de l'objet originel : pop art anglo-saxon dans le sillage de l'Independant Group pour son iconographie ambiguë (Peter Blake) et pop art américain avec Claes Oldenburg qui transforma au début des années 1960 les substances dures en substances molles, et anthropomorphisa les objets comme dans Flagrant délit. " Avec un objet mou, un dialogue peut s'établir" écrira Oldenburg. L'on peut également convoquer William Burroughs, et son écriture basée sur la réorganisation aléatoire de fragments, qui puise son inspiration dans les médias, Le Festin nu (1959) ou La Machine molle (1960), ou encore les poèmes d'Allen Ginsberg sur la ville. L'on pourrait également remonter jusqu'à Manhattan Transfer (1925) de John Dos Passos et sa technique textuelle de montage cinématographique, et à la ville expressionniste d'Alfred D–blin, Berlin, Alexanderplatz (1931), en filigrane de Flagrant délit. Mais Flagrant délit est avant tout la transcription du "manhattanisme", de la "culture de la congestion" que décrira Rem Koolhaas, où les récits fantastiques cohabitent avec des fragments de réalité, où le corps est un corps mutant et symbiotique, où la ville délivre son inconscient machinique et où les gratte-ciel sont autant de " machines désirantes". L'iconographie de Flagrant délit souscrit aux mécanismes freudiens du rêve qui opèrent par déplacement et condensation. Dans cette scène nocturne, deux gratte-ciel sont surpris dans un lit. L'oeuvre est une anamnèse de l'architecture, qui procède par conglomérats de mémoires locales et disjonctives, écho aux "blocs" qui, agglutinés, forment l'archipel urbain. Pour Koolhaas, l'architecte se donne comme manipulé par les forces de l'inconscient d'une culture. Le manhattanisme, "seule idéologie qui se soit nourrie de la misère de la condition urbaine", est décrit comme une "technologie du fantasme", dont les transformations obéissent aux règles de la vie psychique. Derrière la fenêtre, l'alignement de gratte-ciel, surmontés pour certains d'un visage, comme une tête posée sur un socle, véhiculent l'hyperdensité de Manhattan, "archipel de blocs", "système de solitudes". Faisant la transition entre ces "monolithes immuables" et les deux gratte-ciel humanisé à l'intérieur, une "sculpture vivante" : la Statue de la Liberté. Les gratte-ciel évoquent la "conquête paranoïde-critique" de Manhattan par Salvador Dali : "Chaque soir les gratte-ciel de New York adoptent les formes anthropomorphes d'Angélus géants et démultipliés de Millet, immobiles, prêts à accomplir l'acte sexuel et à se dévorer les uns les autres". D'un côté la face extérieure des gratte-ciel qui scrutent hallucinés l'intérieur d'un immeuble où deux gratte-ciel, - l'un, le Chrysler Building, l'autre, inspiré des peintures de Hugh Ferriss - , sont pris en ´ flagrant délit". Trois faisceaux de lumière convergent dans l'aquarelle pour proclamer une libération : celui, accusateur, du building qui surprend les gratte-ciel, dont le faisceau de lumière s'étire parallélement au regard de la Statue de la Liberté ; l'éclairage des phares d'une voiture, jaillissant de la peinture au-dessus du lit, et enfin, le halo causé par la torche allumée au bras de la Statue de la Liberté. Mais quelle victoire brandit la Statue de la Liberté ? En dessous du lit, apparaît la grille organisationnelle de Manhattan, dispositif immuable de distribution des "blocs". Pris en "flagrant délit", les gratte-ciel dissidents ont quitté la Grille, ont opposé au système réticulé de la grille la mouvance de la vie. Trois registres fictionnels se font écho : l'île naturelle de la peinture, l'île urbaine et congestionnée de Manhattan, dont chaque parcelle s'imbrique dans l'autre , et la représentation d'un intérieur, au confluent de ces deux "îles", où l'architecture à travers les deux gratte-ciel anthropomorphisés s'est libérée de son inconscient, qui gît en deçu du lit, sous la forme d'une trame. Dénuée de toute architecture, la Grille est déserte, comme débarrassée enfin de son sur-moi architectural.

 
M.A.B, Stéphane Allaire.
 
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